Bon, c’est bien beau, mais à quoi ça peut bien servir, tout ça ? À quoi peuvent bien servir les efforts faits pour obtenir des interfaces utilisateur un tant soit peu ergonomiques ? Voici quelques éléments de réponse… …qui ne sont pas uniques !
La première chose qui vient en tête, c’est un gain de temps. Une des tâches de l’ergonome est de faire des choix qui permettent en particulier de rendre les tâches répétitives beaucoup plus rapides pour l’utilisateur d’un système. Cela peut parfois paraître dérisoire, mais, prenons un peu de recul : gagner du temps, n’est-ce pas là le but de tout automatisme ?
L’ergonomie accélère ces automatismes en rendant leur déclenchement plus naturel. Le gain de temps engendré peut même éventuellement être mesuré. Un cas particulièrement intéressant est celui du gros bouton rouge « Arrêt d’urgence » qui trône fièrement sur le panneau de contrôle de la plupart des machines dont le mauvais fonctionnement risque de broyer l’utilisateur qui pointe son nez (allez : une scie industrielle, par exemple).
Un calcul (que j’ai d’ailleurs oublié mais on s’en fout) permet de montrer que le temps pour actionner ce gros bouton est une fonction inversement proportionnelle à la distance de l’opérateur par rapport à ce bouton ET à la taille du bouton. Plus le bouton est gros, plus le temps d’action va être rapide.
Dérisoire ? Imaginez votre bras entraîné par la scie. Là, vous verrez qu’une seconde, ou même un dixième de seconde peut avoir une importance critique. Mais nous y reviendrons.
Le gain de temps potentiel est à tous les niveaux. Celui de l’action, comme nous venons de le voir, mais aussi celui de la décision. Nous aurons l’occasion d’en reparler, mais les mécanismes d’information et d’action sont étroitement liés : c‘est l’information qui déclenche l’action ; une action déclenchée sans prise d’information préalable ne serait que du chaos (à toutes les échelles, d’ailleurs : une personne qui bougerait ses membres indépendamment des stimulis qu’il perçoit ne tarderait pas à être qualifiée de cinglé).
Plus l’information est précise, plus elle est fiable, plus elle est porteuse de sens et de valeur, et plus l’action aura de chances de déclencher une action appropriée. Des exemples ?
Une voiture est équipée de roues, en contact avec le sol. Il est assez simple, en plaçant un capteur sur cette roue, de déterminer quelle est la fréquence de rotation de la roue, et de retourner cette information à l’utilisateur (le conducteur) de la voiture. Exemple : “La roue avant-gauche effectue 9,25 tours par seconde”. À quoi sert cette valeur, du point de vue du conducteur ? À rien. Alors que, multipliée par la circonférence de la roue et ramenée dans une unité pertinente, elle permet d’affirmer que “La voiture avance à 50 km/h”. Ergonomie : au lieu d’afficher une information totalement inutile sur un tableau de bord, on retraite cette information pour en extraire ce qui est pertinent pour l’utilisateur. Magique, non ?
Une centrale nucléaire est d’un point de vue électronique, pour schématiser, un gros automate avec des capteurs partout (température et pression pour la plupart) et des commandes qui permettent d’agir sur des équipements (essentiellement vannes et pompes). Le “pilote” d’une centrale (le terme est à dessein) doit actionner des équipements en fonction des informations qui lui sont retournées par des capteurs, en suivant des procédures qui expliquent quoi faire dans quel cas. La procédure indique que “si tel capteur de pression renvoie une valeur trop élevée, alors il faut agir sur la vanne X pour la faire baisser”, “si tel capteur de température est trop bas, alors accélérer la pompe P”, etc. Dans les années 70, la centrale nucléaire de Three Mile Island en Pensylvanie s’est emballée : un incident a eu lieu à un endroit de la centrale, et a eu pour effet de faire “s’affoler” énormément de capteurs. Le pilote de la centrale a pu constater avec joie que ses capteurs sont passés au rouge, et il a donc été incapable d’identifier la cause réelle du problème. Le coeur a commencé à fondre et on a frôlé la catastrophe. Depuis, allez savoir pourquoi, des ergonomes sont intervenus pour remettre à plat les salles de commande des centrales : si le pilote avait disposé de la bonne information au bon moment, la catastrophe aurait été évitée. Nous aurons souvent l’occasion de reprendre l’exemple des centrales nucléaires car c’est un des domaines de l’industrie dans lesquels l’arrivée de l’ergonomie a eu énormément d’impact.
(Attention, paragraphe technique pénible à lire mais tout à fait dispensable) Le “shell” d’un système d’exploitation regroupe en un seul programme l’essentiel des outils pour exploser complètement son système. C’est une sorte de bistouri : très précis, mais un écart d’un millimètre peut avoir des conséquences dramatiques. L’exemple typique est celui d’un shell où le nom du répertoire n’est pas affiché dans l’invite de commande : l’utilisateur croit être dans un certain répertoire mais se trouve en fait à la racine de son système de fichiers, il fait un joli “rm -rf” et trouve soudainement de l’occupation pour les deux jours qui suivent.
Le concept de “panier” dans les sites internet de commerce est une avancée assez significative. Il fut un temps où sur certains sites, pour chaque article, l’utilisateur devait saisir son numéro de carte bleue et payer individuellement. Avec la panier, il dispose d’une vue synthétique de ses achats permettant de ré-évaluer son acte en fonction de son budget ou de ses souhaits. C’est ici un peu plus du fonctionnel que de l’ergonomie, mais l’idée est là.